L'éléphant enchaîné - conte de Jorge Bucay

Publié le par Tina

 

Jorge Bucay

Jorge Bucay est un psychiatre, psychothérapeute et écrivain argentin. Né à Buenos Aires en 1949, dans une famille modeste du quartier de Floresta, il obtient son doctorat en médecine en 1973 et se spécialise dans la maladie mentale.

 

 

 

L'éléphant enchaîné - Conte de Jorge Bucay

 

 

elephant-enchaine-_photos2_17_169_1689_168853_full.jpgDemian est un jeune garçon qui consulte son psy régulièrement et lui fait part de ses interrogations, de

ses doutes, de ses peurs. En écho à chaque problème (préparer un examen, déclarer son amour, les

relations aux autres, parents et amis...), "le gros", comme il nomme son psy (et de fait, Jorge Bucay

n'est pas mince), lui raconte une histoire.

"Laisse-moi te raconter..."

Et, sans attendre mon assentiment, il se mit à raconter.

Quand j'étais petit, j'adorais le cirque, et ce que j'aimais par-dessus tout, au cirque, c'étaient les

animaux. L'éléphant en particulier me fascinait ; comme je l'appris par la suite, c'était l'animal préféré

de tous les enfants. Pendant son numéro, l'énorme bête exhibait un poids, une taille et une force

extraordinaires... Mais tout de suite après et jusqu'à la représentation suivante, l'éléphant restait

toujours attaché à un petit pieu fiché en terre, par une chaîne qui retenait une de ses pattes prisonnière.

Mais ce pieu n'était qu'un minuscule morceau de bois à peine enfoncé de quelques centimètres dans le

sol. Et bien que la chaîne fût épaisse et résistante, il me semblait évident qu'un animal capable de

déraciner un arbre devrait facilement pouvoir se libérer et s'en aller.

Le mystère reste entier à mes yeux.

Alors, qu'est ce qui le retient ?

Pourquoi ne s'échappe t-il pas ?

A cinq ou 6 ans, j'avais encore une confiance absolue dans la science des adultes. J'interrogeai donc un

maître, un père ou un oncle sur le mystère du pachyderme. L'un d'eux m'expliqua que l'éléphant ne

s'échappait pas parce qu'il était dressé. Je posais alors la question qui tombe sous le sens :

"S'il est dressé, pourquoi l'enchaîne-t-on ?

Je ne me rappelle pas qu'on m'ait fait une réponse cohérente. Le temps passant, j'oubliai le mystère de

l'éléphant et de son pieu, ne m'en souvenant que lorsque je rencontrais d'autres personnes qui un jour,

elles aussi, s'étaient posé la même question.

Il y a quelques années, j'eus la chance de tomber sur quelqu'un d'assez savant pour connaître la

réponse :

L'éléphant du cirque ne se détache pas parce que, dès tout petit, il a été attaché à un pieu semblable.

Je fermai les yeux et j'imaginai l'éléphant nouveau-né sans défense, attaché à ce piquet. Je suis sûr qu'à

ce moment l'éléphanteau a poussé, tiré et transpiré pour essayer de se libérer, mais que, le piquet étant

trop solide pour lui, il n'y est pas arrivé malgré tous ces efforts.

Je l'imaginai qui s'endormait épuisé et, le lendemain, essayait à nouveau, et le surlendemain... et les

jours suivants... Jusqu'à ce qu'un jour, un jour terrible pour son histoire, l'animal finisse par accepter

son impuissance et se résigner à son sort.

Cet énorme et puissant pachyderme que nous voyons au cirque ne s'échappe pas, le pauvre, parce qu'il

croit en être incapable.

Il garde le souvenir gravé de l'impuissance qui fut la sienne après sa naissance.

Et le pire, c'est que jamais il n'a tenté d'éprouver à nouveau sa force.

"C'est ainsi Demian ! Nous sommes tous un peu comme l'éléphant du cirque : nous allons de par le

monde attachés à des centaines de pieux qui nous retirent une partie de notre liberté.

"Nous vivons avec l'idée que "nous ne pouvons pas" faire des tas de choses, pour la simple et bonne

raison qu'une fois, il y a bien longtemps, quand nous étions petits, nous avons essayé et n'avons pas

réussi."

 

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