HISTOIRE - La République des animaux - (L'animal est un révélateur de la fondation de la république.)

Publié le par Tina

Je viens de découvrir un site très intéressant, sur lequel je vais trouver du grain à moudre pour mes blogs. Vous avez le lien un peu plus bas. Je vais le mettre ici tout de même.

http://zwan.nexen.net/recherche/1793-republique-animaux-23-01-2014-83735

Je propose aux lecteurs assidus qui viennent ici, de lire l'article, peut être même à différents moments, étant donné que l'article est très long. Il vaut la peine d'être lu, pour son intérêt et ses anecdotes. .

 

En fondant en 1793 la ménagerie du Jardin des Plantes, les révolutionnaires ont fait plus qu'ouvrir un zoo en plein coeur de Paris. Ils ont expérimenté la fabrique d'une république idéale.

Le 21 janvier 1793, Bernardin de Saint-Pierre prit sa plume pour implorer le ministre de l'Intérieur Roland de sauver la tête... du rhinocéros de Versailles. N'étant plus possible de conserver une ménagerie dans un château déserté et soumis au pillage, l'animal risquait, « avec ses compagnons », de mourir de faim ou d'être vendu à vil prix et d'être ainsi perdu pour « l'instruction des naturalistes d'Europe ».

Comme ultime argument, le célèbre écrivain, que la Révolution avait nommé intendant du Jardin national des Plantes, ajouta que l'on devait « conserver précieusement les ouvrages de la nature dans Paris » et « joindre une ménagerie au jardin national ». Faute de décision rapide, le rhinocéros n'arriva que le 23 septembre 1793 au Jardin des Plantes, mort et prêt pour une dissection qui fut fort commentée.

Une tête tombe en ce 21 janvier 1793, celle de Louis XVI, dont l'exécution doit prouver aux citoyens que la république est fondée une fois pour toute. Les députés de la Convention veulent régénérer le pays, lui donner une culture, une science, un savoir et une éducation républicaine. Quel meilleur exemple dès lors que le spectacle d'une nature non polluée par la tyrannie de la servitude ? Un monde où les minéraux, les végétaux et les animaux seraient harmonieusement réunis et qui préfigurerait ce que pourrait être une république idéale ? C'est ainsi que le Muséum d'histoire naturelle puis sa ménagerie furent fondés en 1793.

L'animal est un révélateur de la fondation de la république. En élargissant le cercle de la citoyenneté à ceux que l'on considérait jusqu'alors comme des « sous-citoyens » (par exemple les citoyens indigents, les citoyens « passifs » mais aussi les libres de couleur), en fondant le droit positif sur les droits « naturels » (ceux que l'on a en naissant), en employant dans leurs discours l'expression « servitude humaine » pour évoquer l'homme réduit à la condition d'un animal domestique sous la férule des despotes, les inventeurs du monde politique n'ont cessé de penser aux animaux dans leur mode de classification des humains.

Pour cela, ils n'ont eu qu'à puiser dans la littérature foisonnante des naturalistes du XVIIIe siècle, qui ont classé les espèces animales en fonction de leur utilité ou de leur nocivité. L'observation du monde animal par Linné (1707-1778), Buffon (1707-1788) ou Bonnet (1720-1793) offre des solutions pour comprendre le monde social. Pour les hommes du XVIIIe siècle, un monde ordonné est en effet un monde hiérarchisé et compréhensible, comme pourrait l'être une ménagerie bien tenue.

 

Lisez la suite, cela vous plaira. 

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ÉCOLOGIE POLITIQUE

Fondée le 10 juin 1793 par un décret de la Convention, la ménagerie du Muséum d'histoire naturelle ne doit plus être uniquement un lieu de monstration de bêtes étranges, comme l'était la ménagerie du Jardin du Roi à Versailles. Elle doit être un lieu pédagogique et civique, un havre de paix naturelle dans une ville agitée, le miroir de la société républicaine.

Comment comprendre, dans un Paris transformé en capitale de guerre1, bouleversé par les tensions politiques entre les sections révolutionnaires et la trame dramatique d'un embrasement général de l'Europe, cet engouement pour la question animale ?

Dès la fin de l'année 1792, Bernardin a adressé aux députés un rapport, de plus de 40 pages, « Sur la nécessité de fonder une ménagerie en plein coeur de Paris au Jardin des Plantes »2 et sur l'urgence d'y transférer les animaux de la ménagerie royale de Versailles.

 

Bernardin, comme tant d'autres de ses contemporains, n'a pas abandonné ses réflexes d'homme d'Ancien Régime : un animal digne d'être exposé est le plus souvent un cadeau de souverain à souverain. « Nos relations politiques nécessitent l'existence d'une ménagerie. » Il en va « de la dignité de la nation ». Il faut donc que le nouveau régime se donne la possibilité d'accueillir dans sa nouvelle capitale ces futurs cadeaux prestigieux et fragiles que sont les animaux. Bernardin ne se rend pas compte que les règles diplomatiques sont en passe d'être bouleversées par la guerre.

La ménagerie doit également devenir un pôle d'attraction pour les peintres, les poètes et les écrivains, « voyageurs curieux » et « philosophes » car les animaux font partie à ses yeux du patrimoine national en train de se constituer, « comme les monuments vivants de la nature ». La ménagerie a vocation à devenir une oeuvre de l'art républicain, une oeuvre unique.

Deux problèmes se posent cependant à l'intendant du Jardin des Plantes : en premier lieu, la servitude des animaux enfermés. Le spectacle d'animaux en cage est en effet dégradant. Mais il évoque aussi un autre combat que la république doit mener et dans lequel Bernardin s'est engagé : la lutte contre l'esclavage.

Le second problème est la dangerosité : les bêtes féroces ne doivent pas effrayer les habitants du faubourg Saint-Marcel. Mais comment conserver la force naturelle des lions tout en adoucissant leur manière d'être ? La question posée par Bernardin n'est point si saugrenue. De quels outils dispose une institution républicaine naissante pour faire l'expérience d'un processus de civilisation et transformer la nature violente et incontrôlée d'un être vivant en une force utile à la société ? Comment rendre gentils les méchants ?

C'est bien cela qui se joue dans la naissance de la ménagerie. Le Jardin des Plantes doit permettre d'expérimenter l'acculturation républicaine chez les animaux, afin de la transposer ensuite, si possible, dans le processus de régénération de l'homme nouveau. En clair, la ménagerie doit servir à inventer un animal nouveau, républicanisé.

Pour domestiquer les bêtes féroces, Bernardin propose deux solutions. La première consiste à les socialiser en les faisant cohabiter avec des animaux paisibles et amis de l'homme : le lion aurait ainsi la compagnie d'un chien, authentique courtier de la république dans la cage des fauves. C'est ainsi que peut s'éclairer cette anecdote racontée à satiété dans le Paris révolutionnaire : l'amitié indéfectible qui se serait tissée au Jardin entre une lionne et un chien3.

Plus qu'un fait divers spectaculaire, cette relation livre une leçon politique : la sociabilité transforme les moeurs les plus violentes, et le chien, paré des vertus républicaines par excellence (fidélité, courage, sobriété), en est le meilleur agent.

L'autre moyen imaginé par Bernardin pour apprivoiser les bêtes féroces relève de la pure utopie. Il imagine des croisements qui permettraient d'adoucir l'hérédité des animaux sauvages. Il existe bien des chiens-loups, pourquoi pas des « chiens-tigres » ou des « chiens-lions » ? Par-delà son imagination débridée et sans fondement scientifique (à l'époque...), Bernardin sait faire converger la chimère avec l'utilitarisme dans le domaine de l'économie politique.

MANGER MOINS DE VIANDE

Ce croisement entre espèces animales permettra d'améliorer l'économie rurale. Surtout, les animaux plus productifs rendront superflue la réduction d'une partie de l'humanité à la condition de bêtes de somme. Or, pour Bernardin, les Blancs ne seront réellement libres que « lorsqu'ils auront détruit l'esclavage des Noirs ».

Le dernier grand thème, passé inaperçu dans les rares commentaires que le texte de Bernardin a suscités, est celui du rapport entre la violence et le degré de civilisation.

L'homme ne doit plus être le tyran du règne animal et Bernardin suggère quelques pistes pour adoucir ses mœurs, comme réduire sa consommation de viande par exemple. La ménagerie peut y aider. Le pacifique Bernardin soupçonne en effet un lien entre guerre et régime carnassier. Il le dit à demi-mot dans un passage tout imprégné d'un rousseauisme qu'il a toujours revendiqué : « L'invention d'une ménagerie républicaine en une sorte d'Éden animalier permettrait l'observation d'un temps d'avant les chasseurs et constitue le socle éthique d'une ménagerie. »

Bernardin vient de proposer à la république naissante une « écologie politique » que les députés ne saisissent pas et à laquelle les savants opposent une polie mais définitive fin de non-recevoir. Le 14 décembre 1792, la Société d'histoire naturelle soumet aux députés un texte moins visionnaire4. L'ensemble du projet politique éthique et écologique a disparu, au profit d'arguments plus attendus, comme la nécessité d'observer les animaux et l'utilité pour l'économie de tenter d'acclimater les plus sauvages d'entre eux.

Six mois plus tard, le 10 juin 1793, la Convention vote donc, sur proposition de Lakanal, membre éminent du Comité d'instruction publique, instigateur de l'enseignement primaire et secondaire républicain, le décret de fondation d'un Muséum d'histoire naturelle au Jardin des Plantes. Celui-ci est organisé autour de douze chaires ouvertes au public, dont deux nouvelles qui intègrent officiellement la zoologie aux savoirs des naturalistes. Lamarck s'occupe des invertébrés et Étienne Geoffroy Saint-Hilaire des vertébrés. Un lieu de recherches est fondé avec un cabinet de curiosités, des espaces pour les expériences, des salles de cours, un jardin et une ménagerie. Ce lieu du savoir républicain se veut à la fois un centre de recherche pointue et un lieu de diffusion de la connaissance auprès du public.

Le 27 floréal an II (16 mai 1794), le Comité de salut public ordonne « de faire arranger provisoirement quelques loges pour les animaux dans le lieu et le terrain le plus convenable [...] et se servant des grilles de fer et des cages appartenant à la ci-devant ménagerie de Versailles »5. Une commission doit se transporter sur place pour évaluer les dépenses nécessaires pour l'entretien et la nourriture des animaux à accueillir.

Entre-temps, les commissaires de Paris ont reçu l'ordre de débarrasser la capitale des dizaines de spectacles d'animaux, ours muselés, singes savants, chats miauleurs, chiens jongleurs... autant de spectacles dégradants pour les citoyens et les bêtes, qui doivent dorénavant être déposées, contre indemnisation, au Jardin des Plantes.

Pourtant les temps sont durs et la situation des animaux du Jardin ne s'améliore pas, bien au contraire : 65 mammifères et 25 oiseaux meurent à la fin de l'année 1794 faute de soins et de nourriture suffisants. C'est ce qui explique l'intervention de Thibaudeau, député de la Vienne, membre du Comité d'instruction publique, puis Thermidorien actif, devant ses collègues conventionnels le 21 frimaire an III (11 décembre 1794).

En cette période de réorganisation qui suit la fin de la Terreur et la mort de Robespierre, il s'agit d'abord de convaincre les députés de voter des subsides pour réserver un meilleur sort aux animaux. L'argent doit servir également à agrandir l'espace du Jardin par une opération immobilière importante et à financer le projet de l'architecte Molinos qui a imaginé un nouvel espace, digne d'une ménagerie républicaine.

Les arguments politiques du député thermidorien (il figurera parmi les artisans de la Constitution de l'an III qui fonde quelques mois plus tard le Directoire) méritent d'être résumés. Dans son long rapport, Thibaudeau retrace l'histoire du Jardin des plantes médicinales depuis sa création en 1635, et son rayonnement précédent lorsque Buffon, nommé intendant, a agrandi, avec l'aide de Daubenton, le cabinet d'Histoire naturelle du roi, pour en faire le plus beau d'Europe.

La tâche est immense en 1795. Il faut faire face à l'afflux des animaux récupérés lors des saisies des biens d'émigrés, notamment des animaux exotiques qui faisaient les délices des salons du XVIIIe, abandonnés par leurs maîtres et recueillis par les naturalistes. Il faut aussi pourvoir à l'entretien de ceux présents depuis 1793, sans compter la conservation des animaux naturalisés et des collections de 50 volumes in-folio de dessins.

Rappelant l'importance des frais à engager, Thibaudeau explique à ses collègues députés la nécessité de ne pas faire de la ménagerie une prison pour animaux, de ne pas affliger la vue des spectateurs par la flétrissure et l'esclavage de la nature. Il faut au contraire instruire les citoyens, garantir l'ordre public en offrant un spectacle de qualité, proposer aux « artistes » des conditions de travail dignes afin d'admirer « les élans de colère ou de plaisir de tous les animaux »6.

Il faut ainsi refonder l'histoire naturelle pour en faire la science phare de la république. Constatant l'avance de l'Angleterre dans le domaine de la conservation et de la mise en valeur du patrimoine naturel, Thibaudeau pense que le Muséum, grâce à la concentration de professeurs aux spécialités différentes, permettra de combler le retard de la France. Là où Bernardin concevait la ménagerie comme le spectacle d'une diplomatie pacifiée, Thibaudeau pense le Muséum comme un outil patriotique dans la compétition avec l'Angleterre.

Le décret est voté. Il accroît sensiblement la dotation de l'institution, qui doit être agrandie. Les salaires des professeurs sont augmentés et un nouveau poste de gardien de la ménagerie est créé, le tout pour 194 889 livres. Ce n'est que sous le Consulat (1799-1804) que l'espace occupera peu ou prou l'espace qui est le sien aujourd'hui. Las, malgré ce décret, la situation ne s'améliore guère pour les animaux, toujours placés dans des cages trop exiguës, et qui subissent indirectement la crise économique permanente sous le Directoire.

Le succès public des visites et promenades ne se fait pourtant pas attendre. Entre 1795 et 1799, paraissent des guides de la ménagerie destinés à tous les âges et à toutes les bourses, selon la qualité des illustrations et leur colorisation. Un genre est né qui répond à l'attente d'un public curieux et sensible au spectacle des animaux. La ménagerie a progressivement, et malgré ses aléas, réussi à fidéliser ses visiteurs que l'on compte par centaines. Le nouveau directeur de la ménagerie Geoffroy Saint-Hilaire ne ménage pas sa peine pour trouver des fonds en veillant au bien-être des animaux.

Dans cette tâche il est aidé par Lacépède, un scientifique qui a pleinement intégré les opportunités que la république offre aux hommes de savoir dont elle a besoin pour asseoir son prestige et sa légitimité. Le nouveau secrétaire de la première classe de l'Institut national (sciences physiques et mathématiques), fondé en 1795, en joue pleinement. Alors qu'il avait été menacé par la Terreur et avait dû quitter le Muséum, il revient sous le Directoire pour occuper la chaire d'ichtyologie. Ses prises de position sur la ménagerie s'inscrivent elles aussi dans un projet politique.

Pour Lacépède, la ménagerie doit veiller avant tout à améliorer les races d'animaux. Les naturalistes doivent perfectionner la zoologie en acclimatant les animaux « étrangers » pour l'économie publique et en croisant les plus belles bêtes des troupeaux d'animaux travailleurs.

Les lions, les chameaux et les singes doivent être placés dans un espace propre et salubre afin d'encourager leur reproduction et de refonder une hiérarchie du vivant et du sensible. N'est-ce pas le programme de la république du Directoire : chacun est à sa place, les citoyens travailleurs sont valorisés, les citoyens brutaux canalisés et les citoyens enfants éduqués ? République dans la cité, la ménagerie doit renvoyer confusément le spectacle d'un ordre parfait.

DES SINGES TRÈS LIBERTINS

Abondamment relayés par la presse, deux événements survenus dans la ménagerie ont durablement marqué les esprits : l'accouplement de deux éléphants en 1798 et la naissance de trois lionceaux en 1800. L'enjeu politique est de taille. Hans et Marguerite sont deux pachydermes qui ont été saisis au stathouder des Provinces-Unies, qui les tenait dans un espace confiné, triste, dans lequel ils dépérissaient7.

L'éléphant intrigue. L'animal est connu, mais ses moeurs, et surtout ses relations sexuelles demeurent mystérieuses, les éléphants se retirant dans les espaces les plus éloignés de la forêt pour copuler. Cette pudeur des plus républicaines le distingue de l'exhibitionnisme sans gêne des singes, mauvais sujets libertins qui rappellent le temps de l'aristocratie sans foi ni morale.

C'est pour cette raison qu'un concert est organisé au Jardin des Plantes le 10 prairial an VI (29 mai 1798), raconté dans La Décade, journal qui porte le projet intellectuel et moral de la république directoriale et qui fut un des berceaux du mouvement des idéologues, défenseurs d'un régime laïque, capacitaire et libéral.

Les musiciens, censés stimuler les ardeurs des deux pachydermes, se tiennent cachés sur une terrasse au-dessus des animaux. Les circonvolutions des observateurs pour commenter l'événement tout en essayant de rester prudes frisent le burlesque. Ainsi Marguerite « dans son délire tombe par terre, sur sa croupe [...] on l'entendait dans cette posture jeter les cris du désir ; mais l'instant d'après, comme si elle eut été honteuse d'une action qui avait tant de témoins, elle se relevait et reprenait sa course cadencée ». Quant à Hans, manifestement point dans la possession de tous ses moyens, il demeure sans réelle énergie... quand, tout à coup, le Ça ira joué en ré provoque un semblant d'érection républicaine, « un état brillant », écrit le journaliste Houel.

Qui aurait douté de la capacité du chant révolutionnaire à raviver l'énergie de l'éléphant sans-culotte, de l'hercule d'Indonésie devenu gaulois ? Mais ça n'ira... pas assez vite et la débandade rapide de l'éléphant frustre les scientifiques voyeurs d'une expérience in vivo de la reproduction des éléphants.

Rien là de trivial ni d'obscène, mais un vrai défi scientifique, écologique et politique. Aussi les naturalistes de la ménagerie ne cachent-ils pas leur fierté lors de la naissance deux ans plus tard de trois lionceaux. Ils les dénomment Fleurus, Jemmapes, et Marengo - des victoires républicaines8. Il y a là plus qu'un heureux événement : la preuve scientifique que la République française, contrairement à l'Angleterre monarchique où le couple de lions est resté stérile, a réussi à faire se reproduire des animaux féroces en captivité.

Au sortir de la Terreur, et de son traumatisme que l'on ne saurait mésestimer, les naturalistes fournissent des clés de lecture rationnelles pour comprendre un monde qui est soudainement devenu d'une complexité extrême avec l'effondrement des repères de l'Ancien Régime. Le monde des animaux offre des catégorisations d'une rassurante efficacité, entre les bêtes féroces, assoiffées de sang, et les « travailleurs » modestes et courageux (comme les animaux à laine ou les bovins), entre le monde des utiles et des nuisibles, des excentriques et des normaux, des féconds et des stériles, entre les domestiques et les sauvages, entre les barbares et les pacifiques.

Les penseurs de la Contre-Révolution qui s'ingénient à décrire une régression animale dans le statut des nouveaux citoyens ne s'y sont pas trompés. En 1797, l'abbé Barruel, le père de la théorie de la Révolution comme complot maçonnique, évoque en un néologisme parlant la « férocisation » des moeurs républicaines, stigmatisant les militants démocrates, les bestialisant pour longtemps9. Sous sa plume, les espaces sont renversés : les bêtes sont dans la ville, Paris est devenu un zoo dangereux pour les « honnêtes gens ».

Rien de tel pour les savants qui s'affairent autour des animaux. Ils s'efforcent de préserver ce monde animal dans la capitale et de faire ressembler la ménagerie à une ferme républicaine pour un public de citoyens à éduquer. C'est là que les savants vont écrire parmi les plus belles pages de l'école naturaliste française, autour de Lamarck, ou Geoffroy Saint-Hilaire, avant que la science du temps de Bonaparte ne vienne fixer et durcir le discours de classification des vivants en posant la question raciale et celle, plus sombre, de la limite entre primates et tribus africaines. Le jardin d'Éden des bêtes républicaines masquait l'enfer de la racialisation porté par la science de l'Empereur et que Cuvier allait, avec d'autres, incarner, transformant la zoologie en science de l'observation des êtres dits « inférieurs ».

Par Pierre Serna

 

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